mardi 28 février 2012

NEOSCOPE 4: Café Casquette (Figaroscope, 29 février 2012)



Un nouveau « lieu » vient d’ouvrir à ma porte, rue des Martyrs, baptisé Smiley.
A en croire l’imprimé sur l’auvent, on vient ici pour « manger, boire,
bavarder, flâner… » (la flânerie implique le mouvement, mais pourquoi
pas ?). Sa décoration flashy m’a rappelé les clips de Corine Charby ou de Rose
Laurens. Elle évoque également l’esthétique de certains bars simili-américains
qui ont pu fleurir, dans les bourgades du Tarn, de l’Aude ou de la Haute-Loire,
à la fin des années Giscard. Ses tarifs, en revanche, sont au diapason du
quartier (20 € pour un burger, ça se mérite). L’accueil y est affable, avenant,
courtois, mais un détail m’a frappé : la casquette. Naguère, le garçon de café
se résumait à papillon noir sur tablier blanc. Aujourd’hui, la dictature vintage
impose ces casquettes d’apache, posées à la diable sur le haut du crâne, façon
canaille. Vous trouverez les mêmes dans le Marais, au Bar du Marché,
dans les troquets d’Oberkampf ou de Belleville. Pourquoi donc ? Je doute que la
clientèle y voit un hommage à Carco, Dabit et Mac-Orlan. Est-ce pour se
conformer à l’image que le touriste se fait du café parisien ? Non, car
l’étranger attend une ambiance à la Sautet. En ce cas, la casquette
n’illustre-t-elle pas plutôt l’uniforme négligé-chic qu’exige le client
parisien, pour se différencier du touriste lambda ? Peut-être, mais que penser
du Café Charlot, rue de Bretagne, qui va encore plus loin dans la
référence décalée : sa déco imite ouvertement les cafés pseudo-français tels
qu’on peut en trouver à New-York ou en Asie. Nous atteignons alors le pastiche
du pastiche, la parodie au carré. « Le vrai est un moment du faux »,
disait l’autre. Et tout ça pour le prix d’un café !

Le seuil Dujardin (Figaro, 28 février 2012)


Le rire est une voie royale. Le jeune premier, le vieux séducteur ou le tout-en-muscle sont
souvent déplacés dans le registre comique. En revanche, offrez au bouffon la
chance d’émouvoir et il saura s’y prendre, car les clowns sont toujours tristes.
A l’école du cirque et de la grimace, on apprend l’art du grand écart. Voyez
Jean Yanne, voyez Bourvil, voyez Coluche ; voyez Jean Dujardin… Des singeries de
Graines de Star à la subtilité de The Artist , il est un océan
que ce comédien a su traverser avec une décontraction bonhomme, un élégant
sang-froid et une savante modestie. Les quatre mille épisodes de la sitcom culte
« Un gars une fille » (France 2) et les cinq millions d’entrées de
Brice de Nice avaient tout pour faire imploser son égo dès 2005.
En moins de dix ans, cet enfant des Yvelines, né en 1972, passé par le
café-théâtre potache, la variétoche façon Laurent Boyer et l’humour pétomane à
la Sébastien aurait pu se coucher sur ses lauriers. Crucifié au surf de Brice,
il serait devenu quelque Frank Dubosc ou autre comique pâteux pour
télé-poubelle. Mais non. Jean Dujardin a toujours eu la tête froide. Un type
normal, comme était désespérément normale la vie de Loulou, son personnage d’
« Un gars une fille ». Héros d’une tranche de vie saucissonnée durant quatre
ans, Dujardin a joué là toutes les situations du quotidien, inscrivant son art
dans le réel. Comme dans un conservatoire : il a fait ses classes. De cette
formation in vivo est né un acteur caméléon, peu à peu capable
d’aborder tous les registres. Après Brice, finis les rôles clins d’œil (comme
dans Ah si j’étais riche, Bienvenue chez les Rozes,
Mariages et autres Les Dalton). Dujardin décide d’exploiter
son expressivité naturelle dans des personnages qu’il rend à la fois touchant
et ridicule, improbable et crédible : et c’est le succès d’OSS 117
(2006). En Michel Hazanavicius, l’acteur trouve un cinéaste qui va savoir
l’utiliser pour ce qu’il est : un corps. Triomphe pour Dujardin, qu’on compare
bientôt à Belmondo. Rapprochement flatteur mais pas si vrai. Bebel était une
icône, qui s’est vite complu dans un type de personnage alliant charme burné et
autodérision. Moins star, Dujardin a pour sa part déjà prouvé qu’il savait aller
plus loin qu’une posture confortable mais paresseuse : le voilà pubard
hystérique dans 99 F ; écrivain au cancer anthropomorphe dans Le
bruit des glaçons ; icône de la bédé franco-belge dans Lucky
Luke ; trentenaire défiguré par un accident de scooter dans Les petits
mouchoirs… Si ces films sont (loin s’en faut !) tout sauf des chefs
d’œuvres, il n’en reste que Dujardin continue d’élargir sa palette. Il quitte
les pas de Bebel pour gagner ceux d’un Serrault, d’un Depardieu. Sera-t-il un
jour l’homme aux mille visages, comme le fut Lon Chaney ? C’est en tous cas le
muet qui vaut tant de lauriers à notre moderne Guignolo. Le succès
public et critique de The Artist illustre même la consécration d’une
carrière encore jeune mais fondée sur la simplicité et l’audace, le culot et
l’amitié. Peu d’acteurs se risqueraient à la périlleuse carte du muet. Cinéma
bavard s’il en est, notre 7e art n’est pas à l’aise avec le silence.
Il est tout aussi méfiant à l’égard du mélo. The Artist est pourtant un
mélo muet, sans second degré ; une histoire toute nue. Totalement investi dans
le projet, Jean Dujardin parvient à y faire passer des émotions
simples, en évitant emphase et pathos. Si le film peut sembler longuet, la
performance de Dujardin enthousiasme. Prix d’interprétation masculine à Cannes,
meilleur acteur pour la Screen Actors Guild, pour les Bafta
awards, pour les Golden globe : le palmarès impressionne. Et s’il
a loupé le César au profit d’Omar Sy, c’est sa nomination aux Oscars qui est
historique : jamais aucun acteur français n’a encore obtenu la fameuse idole.
Raison pour laquelle il a mené une campagne effrénée, depuis la sortie
américaine de The Artist, en novembre dernier. Concurrent direct de
Brad Pitt et George Clooney, l’ancien miroitier-serrurier, père de deux garçons
et compagnon de la comédienne Alexandra Lamy, est au seuil d’un nouveau monde :
lui qui a pour agent son frère aîné verra désormais sa carrière américaine gérée
par l’agence WME (qui chaperonne Eastwood et Scorsese). Alors que ses
Infidèles, vrai film de potes franco-français, sort mercredi sur les
écrans, Jean Dujardin rafle dimanche soir l’oscar à la barbe du tout Hollywwod.
« Cocorico ! » diront certains. Gageons maintenant que Dujardin va rester
lui-même, et ne pas devenir John Garden.

samedi 25 février 2012

La revanche des moches (Bien vu, Figaro, lundi 27 février 2012)

Le succès de Susan Boyle fait bicher les chaumières. Si les Anglais sont capables d’élire une chanteuse pour sa seule voix, faisant fi de sa circonférence ou de sa pilosité, pourquoi pas nous ? Ainsi est né « The Voice », nouveau télé-crochet de TF1, fondé sur l’axiome : « seule la voix compte ». Son principe ? Les jurés sont dos aux postulants et ne se retournent que quand la voix les convainc. Belle idée, mais l’émission n’est pas en direct et toute forme de suspens est émoussée au profit d’un vidéo-clip hystérique. Hideusement réalisé, The Voice tue son objectif et devient une épuisante suite de « moments d’émotions ». Réduit à l’état de pantin, chaque membre du jury est la caricature de lui-même : Florent Pagny oscille entre le ninja SDF et le Fu-Manchu à talonnette ; Louis Bertignac ressemble à une grand-mère déguisée en marlou ; Garou fait son numéro grasseyant de « québécois-sympa » ; quant à Jennifer, elle joue les aigrettes sous acides, parlant un sabir néo-télévisuel : « j’ai sur-kiffé, vous m’avez foutu encore le poil ! ». Le ponpon est toutefois remporté par la dénommée Virginie de Clausade, qui commente les coulisses de l’émission avec une niaiserie sidérale. Restent les chanteurs… Blandine, ancienne obèse de l’Oise ; Thomas, SDF de Billancourt ; Louis, jeune minet de l’Ain ; Damien, batteur de St Nazaire etc. Si chacun vient pour son organe, tous ont le look stylisé. Il est même clair que les producteurs ont fait une présélection paritaire et polychrome laissant peu de place aux rougeurs et aux goitres. On rêvait de Zola, on a du Telestar. A « The voice », les vrais thons ne passent pas le ressac. TF1, 20 h 50, samedi 25 février.

mercredi 22 février 2012

Neoscope 3: Ma cachette (Figaroscope, mercredi 22 février)

Je vous ai menti. Dans ma première chronique, j’ai affirmé voir le monde depuis mon pigeonnier de la rue des Martyrs. C’est faux ; du moins incomplet. Chaque matin, je transhume de la Nouvelle Athènes vers Cluny. Au cœur du Paris antique, sous les toits, se niche ma crapaudière (« un pucier », dirait ma belle-mère) où je me cloitre loin des cris de la marmaille et des fragrances domestiques. Trois chambres de bonnes lourdes d’ex-voto, d’animaux empaillés, de tableaux mochards et de milliers de livres. C’est là que j’écris, entre l’Odéon et la Maube. Par ma fenêtre, j’aperçois les faîtes de Notre-Dame et St Séverin, les dômes du Panthéon et de la Sorbonne, les ruines des Thermes. Ici, l’air fleure la raclette et le kébab, car le Paris de Clébert et Yonnet s’est noyé dans le sandwich grec ; mais ce quartier conserve pourtant une âme singulière, faite de grandeur et de vulgarité, de kitsch et d’histoire. On y croise toutes sortes d’oiseaux : des touristes qui cherchent Notre-Dame mais campent au Starbucks ; des sorbonnards à lunettes quittant Gibert pour engloutir une pita ou un sushi ; des librairies ésotériques, des fripiers, des badauds. Le quartier garde aussi ses fantômes, tel ce démarcheur qui arpente depuis des années le trottoir devant le Monoprix du Boulevard St Michel. Des dossiers sous le bras, cet échalas aux allures de gargouille lance un « bonjouuuur » lugubre et n’attend jamais de réponse. Spectre de François Villon ? Ahasverus esclave de l’éternité ? Prométhée enchaîné au bitume ? Dernier sorcier du Paris magique ? Il incarne en 2012 une figure jaillie de Paris Insolite ou de Rue des maléfices. J’aime à me dire qu’il est le diable en personne, simplement égaré dans un monde qui ne croit plus en lui.

dimanche 19 février 2012

Marine à l'eau plate (Bien vu, Figaro du 20 février 2012)

Marine Le Pen chez Laurent Ruquier ? Un non-événement. A rebours de toute polémique, le passage de la présidente du FN dans "On n’est pas couché" était parfaitement prévisible. Chacun a joué son rôle : Ruquier : pincé, cynique, mais accueillant ; Pulvar et Polony: obstinées, hostiles, mais souriantes. Quant à Marine Le Pen, elle a démontré qu’elle était rodée aux médias, avec un professionnalisme routinier. Egale à elle-même : rogue et blagueuse, agressive et coulante, floue et tranchante. N’étaient quelques saillies (« 20 % de votre salaire est payé par mes électeurs, monsieur Ruquier ! ») il ne s’est rien dit de plus que dans une émission politique. On attendait un show, on a eu un débat. Ce qui est plutôt rassurant, mais on garde en mémoire les duels papa Le Pen/Nanar Tapie, dans les années 80. Ces démagogues en tournoi avaient le sens du spectacle. Ici, tout était sous contrôle, jusqu’aux hauts talons de la candidate. L’ennui, quoi… Seule lumière dans cette grisaille : la chanteuse Izia. Alors que les autres invités (le rugbyman Lièvremont, la Sarkozyste Véronique Genest) suivaient les échanges avec moins d’intérêt que de patience, Izia a ouvertement boudé. Il fallait la voir craquer ses doigts, lever les yeux au ciel, souffler d’agacement, comme une otarie. On peut la comprendre : à 21 ans, c’est toujours irritant de se découvrir un clone. Comme Marine, Izia porte talons hauts et collants noirs. Comme Marine, elle a le visage poupin et les cheveux lourds. Comme Marine, elle pratique un ton poissard et populo. Comme Marine, elle est « fille de » (Jacques Higelin). Il ne lui reste qu’à trouver ses 500 signatures et elle boudera à l’Elysée.

mercredi 15 février 2012

Neoscope 2: La vie en rose (Figaroscope, mercredi 15 février 2012)

La semaine dernière, c’était la Saint Valentin. Je n’aime guère cette tradition melliflue, mais ma femme y est attachée. Après six ans de vie de couple et deux mouflets, elle veut encore du câlin, du bisounours. A cours d’idée, j’ai demandé conseil à mon ami Chauvier. « Va donc Passage du désir ! » me lance-t-il, l’œil égrillard. « C’est quoi ça ? ». Effarement de mon camarade : « Voyons, mais c’est le Colette du X ! » « Quoi : un sex-shop ? » « Mais non, malheureux : un love-store ! » Intrigué, je me rends dans la boutique du Marais (23, rue Ste Croix de la Bretonnerie, 4e). Cette façade prune conduit à « l’antithèse du sex-shop ». Ici on revendique même le « développement durable du couple ». Ben voyons ! Manquerait plus que ça soit financé par l’évêché !
J’entre et suis aussitôt enrobé d’une musique lounge. Rien de vulgaire ni de malsain. Aucune photographie pornographique. C’est l’empire de la coquinerie suggestive. Il y a pourtant tout : bougies de massages, peinture corporelle au chocolat, anneaux vibreurs, stimulateurs prostatiques… Tandis que je saisis un fort inventif « tenga deep-throat » (14,90€), une jeune vendeuse au chic très Agnès B. me lance un « bonjour ! » sans équivoque. Puis elle se retourne vers un client (quadragénaire grisonnant en doudoune à capuche) et lui exhibe une petit olisbos mauve. « Pour un premier achat, celui-ci est très bien, monsieur. Pensez juste à le charger : il peut tenir cinq heures ! ».
Pour ma part, j'ai manqué d'audace. En guise de love-store, ja emmené ma femme voir Rigoletto a la Bastille (avec sandwich a l'entracte.) A chacun son grand frisson..."



et la fin supprimée:


Pour ma part, j’achète deux boules de Geishas chromées. L’intention était aussi louable que l’idée mauvaise : ma femme a cru que je lui offrais deux marrons glacés. Les urgences de l’Hôtel Dieu ont trouvé ça poilant ; pas nous.

lundi 6 février 2012

NEOSCOPE 1 : en guise de préface (Figaroscope, mercredi 8 février 2012)

(photo: Valérie Broquisse)




On m’a dit de me présenter : je m’appelle Nicolas d’Estienne d’Orves et j’ai 37 ans. Je fais partie de cette génération entre-deux qui a connu Casimir et Mitterrand, le Sida et le Top 50, le ticket-choc et le métro à deux classes. Une génération qui vit sur Facebook mais achète encore des CD, qui lit la presse sur Internet mais goûte toujours le papier. Je porte un nom à trombone frappé sous le sceau de l’Histoire ; j’aime l’andouillette et le coca light, Offenbach et Didier Super ; enfin, je suis trop provincial pour ne pas être parisien.
Depuis six mois, j’habite rue des Martyrs. A flanc de coteau, on apprend à scruter le monde. Mon côté gardien de phare. Il y a mille-huit-cents ans, Saint Denis gravissait ce sentier de forêt, résolu à perdre la tête. Aujourd’hui, les martyrs céphalophores ont fait place à l’auréole « bobo » (terme déjà suranné). Ici, le jus de carottes coute 12 euros, la meilleure baguette parisienne est conçue par des nippons, et des couples au couteux négligé exhibent leurs brassées d’enfants. Ici on clame « votez Hollande ! » en songeant « ciel mes impôts ! » Quartier populaire ? A d’autres ! Plutôt un village, un clochemerle trendy, avec ses codes et snobismes, enchâssé entre les vacarmes de La Fayette et les vapeurs du Sexodrome. Et c’est d’ici que je vous écris, comme Daudet dans son moulin. Depuis mon pigeonnier de la Nouvelle Athènes, je vais chaque semaine pointer mon néoscope : sur un lieu, une tendance, une curiosité, un regard, un sourire, un plat, une agacerie, une échoppe, un rognon, un décolleté. Roman feuilleton ? Journal intime ? Disons un herbier, un cabinet de curiosité. La mienne, la vôtre, la nôtre. A tout bientôt !

Le monde au ras du slip (Bien vu, Figaro du lundi 6 février 2012; pas paru.)

Certaines boulangeries appâtent le chaland en embaumant la rue. Car la bande annonce est tout un art : on n’ânonne pas « tu montes, chéri ? » avec un sourire de notaire. Il faut donner envie, créer le désir. Il en est de même des titres : voilà pourquoi une émission intitulée « La face cachée des petites culottes » excite fatalement les esprits curieux. Le chroniqueur grivois verra là une forêt bruissante de métaphores. Quant à l’érotomane, il songera aux délicieuses Mémoires d’une culotte d’Aymé Dubois-Jolly, qui fit les beaux soirs de la collection « J’ai lu rose ».
Las, l’attention s’amollit en découvrant ce fort sérieux « docu-conso » sur l’industrie de la lingerie féminine française. Etam, Lise Charmel, Aubade et quelques autres enseignes sont ici passées au crible d’un réalisateur qui a tenté de décrypter la filière menant du tissus brut jusqu’aux intimités de la cliente.
Autant dire qu’en 2012, le slip se lève à l’est. Si ces maisons souvent familiales sont restées entre les mains d’une même lignée (quatre générations de Milchior pour la marque Etam) toutes guignent le marché asiate et fabriquent au Maghreb. Mesdames, le printemps arabe passe par le string, car vos dessous sont l’œuvre de tunisiennes voilées. Quant à la Chine, elle reste l’eldorado du soutif. Une ville comme Gurao a surgit en dix ans : toute la population (400 000 habitants) y mitonne des dessous. Tel est le lot de la mondialisation mais c’est ainsi : mille ans plus tôt, les Chinois nous donnaient la poudre à canon ; à l’âge des fusées, nous leur rendons la monnaie en jarretelles à pois. Chaque jour suffit son slip...