Je vous ai menti. Dans ma première chronique, j’ai affirmé voir le monde depuis mon pigeonnier de la rue des Martyrs. C’est faux ; du moins incomplet. Chaque matin, je transhume de la Nouvelle Athènes vers Cluny. Au cœur du Paris antique, sous les toits, se niche ma crapaudière (« un pucier », dirait ma belle-mère) où je me cloitre loin des cris de la marmaille et des fragrances domestiques. Trois chambres de bonnes lourdes d’ex-voto, d’animaux empaillés, de tableaux mochards et de milliers de livres. C’est là que j’écris, entre l’Odéon et la Maube. Par ma fenêtre, j’aperçois les faîtes de Notre-Dame et St Séverin, les dômes du Panthéon et de la Sorbonne, les ruines des Thermes. Ici, l’air fleure la raclette et le kébab, car le Paris de Clébert et Yonnet s’est noyé dans le sandwich grec ; mais ce quartier conserve pourtant une âme singulière, faite de grandeur et de vulgarité, de kitsch et d’histoire. On y croise toutes sortes d’oiseaux : des touristes qui cherchent Notre-Dame mais campent au Starbucks ; des sorbonnards à lunettes quittant Gibert pour engloutir une pita ou un sushi ; des librairies ésotériques, des fripiers, des badauds. Le quartier garde aussi ses fantômes, tel ce démarcheur qui arpente depuis des années le trottoir devant le Monoprix du Boulevard St Michel. Des dossiers sous le bras, cet échalas aux allures de gargouille lance un « bonjouuuur » lugubre et n’attend jamais de réponse. Spectre de François Villon ? Ahasverus esclave de l’éternité ? Prométhée enchaîné au bitume ? Dernier sorcier du Paris magique ? Il incarne en 2012 une figure jaillie de Paris Insolite ou de Rue des maléfices. J’aime à me dire qu’il est le diable en personne, simplement égaré dans un monde qui ne croit plus en lui. mercredi 22 février 2012
Neoscope 3: Ma cachette (Figaroscope, mercredi 22 février)
Je vous ai menti. Dans ma première chronique, j’ai affirmé voir le monde depuis mon pigeonnier de la rue des Martyrs. C’est faux ; du moins incomplet. Chaque matin, je transhume de la Nouvelle Athènes vers Cluny. Au cœur du Paris antique, sous les toits, se niche ma crapaudière (« un pucier », dirait ma belle-mère) où je me cloitre loin des cris de la marmaille et des fragrances domestiques. Trois chambres de bonnes lourdes d’ex-voto, d’animaux empaillés, de tableaux mochards et de milliers de livres. C’est là que j’écris, entre l’Odéon et la Maube. Par ma fenêtre, j’aperçois les faîtes de Notre-Dame et St Séverin, les dômes du Panthéon et de la Sorbonne, les ruines des Thermes. Ici, l’air fleure la raclette et le kébab, car le Paris de Clébert et Yonnet s’est noyé dans le sandwich grec ; mais ce quartier conserve pourtant une âme singulière, faite de grandeur et de vulgarité, de kitsch et d’histoire. On y croise toutes sortes d’oiseaux : des touristes qui cherchent Notre-Dame mais campent au Starbucks ; des sorbonnards à lunettes quittant Gibert pour engloutir une pita ou un sushi ; des librairies ésotériques, des fripiers, des badauds. Le quartier garde aussi ses fantômes, tel ce démarcheur qui arpente depuis des années le trottoir devant le Monoprix du Boulevard St Michel. Des dossiers sous le bras, cet échalas aux allures de gargouille lance un « bonjouuuur » lugubre et n’attend jamais de réponse. Spectre de François Villon ? Ahasverus esclave de l’éternité ? Prométhée enchaîné au bitume ? Dernier sorcier du Paris magique ? Il incarne en 2012 une figure jaillie de Paris Insolite ou de Rue des maléfices. J’aime à me dire qu’il est le diable en personne, simplement égaré dans un monde qui ne croit plus en lui.
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